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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 18:07

Je préfère vous prévenir tout de suite, si vous n’avez pas le moral, si vous êtes d’humeur chagrine, passez votre chemin, ce n’est pas cet article qui vous remontera le moral.

Je suis en colère. Contre l’humanité, ou plutôt contre l’inhumanité. Contre la folie furieuse de quelques illuminés, et contre la passivité avec laquelle les peuples se laissent faire.

J’ai visité avec Carole (on n’a pas voulu y emmener les enfants) la prison S21 (appelée aussi Tuol Sleng) à Phnom Penh, la prison « modèle » du Kampuchea Démocratique, la boucherie Khmer Rouge où des dizaines de milliers de Cambodgiens innocents ont été torturés puis exécutés. Dire qu’on en est sorti bouleversés est un doux euphémisme.

 

Petit rappel historique bref et ultra-simplifié. 1970, guerre froide, les USA sont embourbés aux côtés de leurs alliés Sud-Vietnamiens dans leur guerre contre les viet-congs et les Nord-Vietnamiens communistes d’Ho-Chi-Min. Le Cambodge, par la voix du prince Sihanouk, adopte une position de neutralité dans le conflit. Problème, les nord-vietnamiens passent clandestinement par le Cambodge pour aller canarder les américains. Ces derniers manoeuvrent pour faire évincer Sihanouk par son premier ministre pro-américain Lon Nol. Sihanouk, en exil en Chine, vert de rage et assoiffé de vengeance exhorte son peuple à se soulever contre le nouveau gouvernement en s’appuyant sur un groupuscule activiste embryonnaire : les khmers rouges, à qui il donne une légitimité inespérée. Dans le même temps, Lon Nol autorise l’armée américaine à bombarder les vietcongs cachés dans son pays ; les B52 feront des dizaines de milliers de victimes parmi les paysans cambodgiens qui à partir de ce moment-là rejoindront massivement les rangs des khmers rouges. La guerre civile peut alors commencer, pour aboutir 5 ans plus tard à la prise de pouvoir de la bande à Pol Pot, qui donnera lieu pendant près de 3 ans à une des tyrannies les plus sanguinaires de l’Histoire où près d’un million et demi de Cambodgiens (sur 7 millions) seront exécutés. (cliquez si vous voulez plus de précisions sur la guerre civile, ou le génocide)

 

Le centre de torture de Tuol Sleng se situe dans un ancien lycée (notez au passage l’ironie des tyrans de situer l’emblème de l’obscurantisme le plus sanglant dans un édifice bâti pour l’enseignement et l’éveil). Un petit panneau au début de la visite vous arrache un petit sourire, ce sera le dernier.

 

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Le premier bâtiment auquel nous accédons est celui dévolu aux tortures. Pas de photos gores, simplement le lit d’époque, avec une chaîne, dans une grande salle de classe vide. Une dizaine de salles se succèdent au rez-de-chaussée, autant à l’étage, toutes sur le même modèle. Quelques explications, mais pas trop. Pas besoin. Les gorges se nouent. Impossible de parler.

 

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On rejoint un second bâtiment, en passant devant la potence. La potence n’était pas utilisée pour pendre les prisonniers, simplement pour les torturer (bras attachés derrière le dos et soulevés jusqu’à perte de connaissance). Le second bâtiment expose les photos de centaines de prisonniers,

 

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la plupart prises à l’arrivée des prisonniers ; il y en a quelques-unes de cadavres mutilés. Et puis au détour d’une salle, impossible de retenir un sanglot. Il y a des photos d’enfants-prisonniers.

 

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Certains sont à peine plus vieux que Paul. Ils ont été interrogés, torturés, exécutés. Pour quel crime ? espionnage ? attitude anti-révolutionnaire ? On nage en pleine démence. Comment des hommes ont-ils pu donner l’ordre d’arrêter ces enfants ? Comment des hommes ont-ils pu torturer ces enfants ? C’est ça qui m’a mis en colère.

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Et puis, si on réfléchit 2 secondes à la manière dont Pol Pot et ses 5 potes sont arrivés au pouvoir (et oui, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, ils n’étaient que 6 à tenir le pays d’un poigne de silice), on se rend compte qu’il a fallu pas mal d’erreurs de jugements des dirigeants de l’époque pour en arriver là. Si Sihanouk n’avait pas donné une « respectabilité » aux Khmers rouges, si Lon Nol n’avait pas renversé Sihanouk, si les américaines n’avaient pas bombardé le Cambodge (de toute manière, la guerre, ils l’ont quand même perdue), si... (ouais, je sais, vous vous dites, si ma tante en avait...).

Ce que je veux dire, c’est que les actes politiques ont toujours des conséquences souvent inattendues et parfois terribles, que les conseilleurs (les pays étrangers, occidentaux en particulier) ne sont jamais les payeurs, et que ce sont bien les populations locales qui au final paient l’addition. C’est la réflexion que je me faisais au sortir de S21 quand j’ai vu l’intervention de certains en Libye. L’histoire nous dira si nous avons aidé à la mise en place d’un régime meilleur ou pire que celui de Kadhafi, mais ce qui est sûr, c’est que ce sont les Libyens qui en subiront les conséquences.


Mais je m’égare, je veux me recentrer sur ma colère. Car j’ai un autre motif de colère. Il a toujours un lien avec les enfants, et avec les Khmers rouges. Depuis que nous sommes au Cambodge, nous sommes confrontés à la mendicité d’hommes, de femmes et d’enfants estropiés, mal-formés, mutilé, aveugles, brûlés... Conséquence des mines anti-personnel qui ont été disséminées dans les rizières et qui font encore 2 victimes par jour, conséquences aussi des bombardements chimiques effectués par les américains pendant la guerre.

Nous sommes habitués depuis l’Amérique du Sud (depuis la France devrais-je dire) à voir des enfants faire la manche et on n’a jamais aimé ça. C’est une constante à peu près partout dans le monde (sauf peut-être au Chili, en Australie et en Nouvelle-Zélande). Mais, là, c’est dur.

J’ai longuement hésité à les photographier ou non. Témoignage ou voyeurisme. J’ai décidé de ne pas le faire d’abord, en toute franchise, parce que je n’étais pas prêt à affronter leur regard devant l’objectif, et ensuite, parce que renseignement pris auprès d’une association, cela pouvait être très traumatisant pour eux.

Si je ne vous les montre pas, je vais quand même vous les décrire, parce qu’ils font partie de la réalité du Cambodge au même titre que les temples d’Angkor, que la culture du riz ou que la gentillesse des Cambodgiens.

Nous avons d’abord croisé un jeune garçon de 12 ans, mal formé, avec des bras longs d’une vingtaine de centimètres et deux espèces de doigts au bout de l’un d’eux, puis une petite fille de 6 ans, qui marchait sur ses mains car elle n’avait pas de jambes, un homme que nous avons immédiatement surnommé Elephant Man parce qu’il avait une protubérance sur le crâne qui retombait sur un côté de sa tête à la manière d’un béret de milicien, une personne (difficile de savoir si c’est un homme ou une femme), le visage détruit, brûlé au vitriol, plus tous ceux et toutes celles à qui il manque une main, un bras, une jambe, emportés par une mine.

Si je suis en colère, ce n’est pas parce qu’ils existent, mais parce qu’ils sont obligés de faire la manche pour survivre. Certes le Cambodge est un pays pauvre, mais les temples, les palais y sont entretenus à grands frais, aidés par l’UNESCO. Voilà un organisme de l’ONU qui a les moyens de mener à bien ses missions. Tous les sites majeurs dans le monde sont soutenus par l’UNESCO qui leur permet d’être conservés et  présentés dans les meilleures conditions. Le FMI, aussi, qui injecte du liquide pour éteindre les incendies financiers qui menacent les pays autour du globe, ainsi que l’OMC.

Mais que fait l’UNICEF ? Cet organisme manque-t-il de moyens, où est-il dirigé par des incapables ? ou les deux ? Pourquoi l’UNICEF n’arrive pas à faire avec l’enfance en péril ce que l’UNESCO fait avec le patrimoine en péril ? Les enfants sont-ils condamnés à ne recevoir d’aide que d’associations dont la motivation et la compétence n’ont d’égales que la difficulté à trouver des ressources ? En tout cas, moi, ça me rend malade de voir ces gosses, en plus en si mauvais état, dans la rue ; mais comme souvent, comme beaucoup, je n’ai aucune ébauche de solution à apporter, simplement mon témoignage.

 

Promis, notre prochain article sera plus léger.

 

PS : pendant ce temps-là, en France, le FN cartonne...

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Published by Fabien - dans Cambodge
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commentaires

cécile albin 26/04/2011 16:14


Bonjour Midou, ma Mignonne...

J'ai une pensée particulière pour toi en ce jour du 26 Avril.Aussi, je te souhaite un très joyeux anniversaire où que tu sois dans ce monde...Bises Tatie Cécile


Onolog 27/03/2011 22:07


Le comportement des asiatiques vis à vis des handicapés s'explique partiellement par le boudhisme. La croyance dans le cycle des réincarnations, et surtout le fait que si votre vie actuelle est
"merdique", c'est que vous avez été mauvais dans la vie précédente. Donc à priori un handicapé, c'est une âme qui a été très mauvaise dans une vie antérieure et qui ne mérite pas de pitié. En même
temps, le système voudrait que pour être bon, gagner des mérites et avoir une meilleure réincarnation, il faudrait au contraire aider ces malheureux. Très complexe tout ça.

Comble de l'horreur, c'est qu'il y a aussi un commerce de la charité. Les mafias enlèvent et mutilent des pauvres gens pour les forcer à mendier ensuite.

C'est aussi ce qu'un voyage à l'étranger dans une autre culture permet de voir. On ne se rend pas compte des travers de nos propres sociétés, mais là on prend conscience des deux extrêmes que
l'homme porte en lui : le très beau, le quasi divin d'un côté, et le plus abominable et monstrueux de l'autre.


carole 07/04/2011 09:05



C'est tout à fait vrai, l'Asie porte ce double jeux, assez déroutant pour les occidentaux. Merci pour ce témoignage "de l'intérieur".



Les 4S 22/03/2011 18:17


Belle leçon de courage que nous donne les cambodgiens... malgré comme tu l'as très bien rappelé un passé pesant et lourd de conséquences, pour moi c'est le pays du sourire... et ça aussi c'est
important et aide à voir les choses différemment.

Un joyeux anniversaire au petit Bélier pour ses 7 ans de la part de Soléa.

Un gros bisou à vous tous.

Simple curiosité, comptez-vous passez à Battambang ?


carole 27/03/2011 11:45



Merci à Soléa.


C'est le pays qui nous aura le plus marqué...



gina 22/03/2011 13:34


dur...


carole 27/03/2011 11:44



On ne ressort pas indemne de ce pays, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais il en vaut vraiment la peine .



Virginie 22/03/2011 12:24


Fabien,
Je voulais juste rajouter un petit quelque chose par rapport au Cambodge.
Ce pays est un des pays où nous aimerions bien concrétiser le projet qui nous tient tant à coeur et que vous connaissez.
Cependant malgré la misère, c'est très très compliqué et depuis 2009 aucune nouvelle procédure ne peut être engagée... C'est vraiment à n'y rien comprendre...
Biz à vous 4 et énorme bisou à Paul dont c'est l'anniv today apparemment !


carole 27/03/2011 11:43



Les affres de l'administration... J'espère que vous serez recompensé un jour de toutes ces démarches...



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